L’Étamine de laine : De la lumière à l’ombre

UNE ODYSSÉE TEXTILE

Le parcours chaotique de l’étamine est lié aux instabilités politiques, aux crises économiques et aux bouleversements sociétaux. 

ÉTONNANTE ÉTAMINE DE LAINE

Voile, châle, robe, chemise ! Une perle au royaume des étoffes ! L’étamine de laine est si souple, si douce, si légère, une gourmandise que l’on porte comme un petit trésor parce sous son apparente fragilité, elle joue ses rôles à la perfection : protection efficace et confort élégant . 

L’ÉTAMINE EMBALLE PLUS QU’ELLE N’HABILLE

L’idée généralement véhiculée par l’étamine renvoie à une utilisation domestique et, comme la mousseline de coton, on les trouve plus souvent dans une cuisine que dans un dressing. Devenu un outil du quotidien en coton ou en nylon, l’étamine est juste pratique, elle s’utilise machinalement pour emballer un bouquet garni, égoutter du fromage blanc ou filtrer les fruits et réussir une confiture maison. Les britanniques sont plus directs : “woolen cheesecloth ! “ et tout est dit. 

DE CHANVRE, DE LAINE, DE COTON , DE NYLON, DE POLYESTER : UN PASSE COMPOSÉ 

Anonyme un jour, star le lendemain, réduite au rôle de simple figurante, de la sophistication à la sobriété, l’étamine est multiple et n’a pas fini de vous étonner.

Dès le XIIe siècle, il existait une étoffe en laine ou en chanvre au tissage peu serré qui servait à tamiser ou filtrer, communément nommée étamine. Au XIXe siècle la soie remplaça la laine pour filtrer et tamiser afin d’être moins facilement attaquée par les vers ou les souris, surtout lorsqu’on l’utilisait dans les meuneries pour le tamisage de la farine. Au XXe siècle, le nylon remplaça la soie, et aujourd’hui les fils métalliques sont fréquemment utilisés. Les fines étamines de laine d’antan destinées à la fabrication de voiles ont laissé leur place aux voilages des articles de décoration fonctionnels en polyester. 

UN RETOUR VERS LE FUTUR ?

La rareté de l’étamine de laine dans la mode contemporaine est une triste constatation.

L’étamine mérite mieux qu’un nom générique qui fait simplement référence à une fine toile aérée dont la matière importe peu. Les belles étamines sont en laine, et pas n’importe quelle laine, les plus fines, les plus délicates, filées jadis avec un soin extrême. Un petit trésor, rare, précieux.   Alors si de grands noms de la Haute Couture et de la décoration d’intérieur voulaient s’unir afin d’exploiter ce potentiel endormi et lui rendre sa poésie, son charisme, son authenticité,  je suis certaine que le public serait prêt à lui dérouler « a red carpet ».

DE STAMEN À ESTAIM

Du latin médiéval « staminea » qui désignait la chemise en laine portée par les moines et du latin classique “staminus“, fil de chaîne tendue sur un métier. En français, le mot étaim ou estaim est un terme technique désignant une laine peignée ou la partie la plus fine de la laine cardée utilisé en chaîne.

 L’ÉTAMINE DU MANS : LA RÉVELATION

Aux alentours de 1650, Jean Véron, tisserand manceau, serait à l’origine de la création d’une nouvelle variété d’étamine de laine.

150 ANS DE SUCCÈS 

La région du Perche devint, grâce à l’étamine, un centre de production textile. Les ressources régionales furent valorisées puisque, seules les laines locales entrent dans la composition des étamines du Mans. 

UNE OPPORTUNITÉ BIENVENUE

Au XVIIIe siècle, l’exportation des étamines de laine du Mans connurent une forte croissance. D’abord réclamées par les populations des pays européens au climat méditerranéen pour la fabrication de tenues légères et confortables, puis par de nombreuses congrégations religieuses installées dans les colonies espagnoles et portugaises en Amérique du sud qui jugèrent opportun d’avoir des vêtements adaptées aux conditions climatiques. Ces débouchés commerciaux aussi importants qu’imprévus furent à l’origine du développement d’une industrie estaminière autour de Tours, Nogent le Rotrou etc…     

Article - Un mouton du Bas-Maine à l'étamine du Mans, F. Dornic (1954)
Article – Un mouton du Bas-Maine à l’étamine du Mans, F. Dornic (1954)

APPELLATION D’ORIGINE CONTROLÉE / BUREAU DE VERIFICATION

Les étamines du Mans auraient mérité une A.O.C. mais au XVIIe siècle la question ne se posait pas en ces termes. Quand bien même, toute la production locale n’aurait pas suffit à satisfaire la demande. C’est pourquoi, des étamines tissées dans d’autres régions avec des laines de qualités variables étaient vendues comme étamines “façon Le Mans“ ce nom étant devenu une référence. La concurrence était si féroce entre les centres de production et les fraudes si fréquentes, que les tisserands sarthois, réunis en associations, créèrent un bureau de vérification afin de protéger la qualité et les dimensions de leur étamine. De nombreuses villes réparties sur le territoire français se partagèrent la fabrication d’étamines, avec des qualités variables, des poids différents et des utilisations nombreuses, mais cette multiplication des points de fabrication ne fut pas sas engendrer des conflits d’intérêts.

NAISSANCE D’UNE PROTO INDUSTRIE URBANO-RURALE

La modification de la structure de production, des paysans-artisans, un partage des tâches au sein de la famille, la création de petits ateliers à proximité des villes, l’apparition de nouveaux métiers liés au tissage de l’étamine, permirent de proposer des emplois aux populations rurales et périurbaines, autant d’initiatives propices au développement économique des régions.

 LES MÉTIERS SPÉCIFIQUES DE LA FABRICATION DES ÉTAMINES

– L’artisan “tireur d’étaim“ ou peigneur. L’estamier est un artisan qui fabrique des fils de laine fins ou étaims qui servent au tissage des étamines. La laine cardée est d’abord imprégnée d’huile d’olive pour accroitre sa souplesse avant d’être tirée à l’aide d’un peigne en métal dont les dents sont chauffées. De la finesse des fils, dépend la qualité de l’étamine : de 10 livres de laine cardée, l’ouvrier tirait 6 livres d’étaims.

– L’ouvrière “fileuse d’étaim“ utilise un petit rouet ou la quenouille. Elle doit filer fin et régulier, toujours cette nécessité d’obtenir du produit parfait. Cette activité fut longtemps réservée aux femmes veuves, âgées, sans aucune ressource. 

« Plusieurs milliers de fileuses dans la ville du Mans filent l’étaim, la laine longue déjà tirée et peignée » (Yves Durand)

LES EXPRESSIONS 

“Filer l’étaim“ est tout ce qui subsiste de ce métier, c’est-à-dire filer la partie la plus fine des laines cardées.

“Passer par l’étamine“ signifie examiner ou être examiné de près. « les conversations s’établirent dans chaque groupe et toute la personne de madame Du Barry fut passée à l’étamine (A.Dumas in Joseph Balsamo).

Jadis, les bourgeoises oisives avaient une prédilection pour les vêtements en étamine, légers, chauds et confortables. En vieillissant, elles se délectaient des commérages, et dans le langage populaire, les héros ou héroïnes de ces bavardages, généralement mal intentionnés,  “passaient par l’étamine“  de ces dames.

A CHACUN SON ÉTAMINE

Au XVIIe siècle, l’étamine de laine était une étoffe précieuse, les plus belles, dites camelotées, étaient parfois mélangées avec un fil de soie, augmentant leur éclat et leur douceur. Considérés comme un produit de luxe, les articles ainsi confectionnés étaient destinés au clergé et aux gens de robe ainsi qu’à la noblesse mais, avec l’apparition d’une bourgeoisie désormais en capacité de consommer des articles aussi dispendieux, la clientèle se fit plus hétérogène et favorisa l’essor économique. 

Bien que les étamines de laine très légères soient destinées à la fabrication des voiles pour religieuses, les étamines un peu plus lourdes étaient utilisées pour les chemises des moines de certains ordres monastiques ; tout aussi nombreux furent les vêtements laïcs (robes, manteaux, jupes, coiffes et autres vestes) taillées dans des étamines de laine, de lin ou de chanvre.

EN NOIR ET BLANC ET EN COULEUR 

La plupart des étamines étaient teintes en noir, puisque destinée à vêtir les gens de robe et les membres du bas clergé. L’idée du noir exclusif pour les vêtements des prêtres de son diocèse fut émise par le prélat milanais C. Borromée au XVIe siècle, la soutane noire fut adopté en France au début du XVIIe siècle. Pour un noir profond et uni, deux bains de teintures étaient nécessaires. D’abord une teinture en bleu (guède), puis un bain pour le noir avec des noix de galle de chêne. Pour une étamine blanche, le tissu était placé dans un soufroir (étuve) dans lequel on faisait brûler du soufre ; la vapeur ainsi dégagée blanchissait la laine. C’est ce que l’on nommait le blanchiment à fleur ou blanchiment de Paris, lieu où ces opérations étaient les plus estimables. 

UNE FIN PEU GLORIEUSE 

Une succession malencontreuse d’événements tant économiques que politiques sont à l’origine du déclin de l’étamine. Le coup fatal fut porté par un décret révolutionnaire supprimant le port de l’habit ecclésiastique et fermant les couvents. 

LE DERNIER SURSAUT POUR LES ETAMINES DU MANS 

Les années 1790 furent économiquement catastrophiques pour les estaminiers. Cherchant de nouveaux débouchés pour leur production, ils proposèrent à la Convention d’utiliser l’étamine de laine du Mans pour la fabrication des nouveaux pavillons tricolores pour la marine. « Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N d’or sur son étamine » in J.Verne in Vingt mille lieues sous les mers). En 1790, les vaisseaux civils de la marine marchande aux pavillons bleus et blancs et les vaisseaux de guerre au pavillon blanc furent réunis sous un même pavillon tricolore, mais ce n’est qu’en 1794 que les pavillons tricolores prirent leur forme définitive sur une proposition du peintre J. L. David. Si le mot drapeau est utilisé sur terre, pavillon est un terme utilisé dans la marine. Jadis, en étamine de laine, les pavillons sont, dans la majorité des cas, en polyester. La répartition des trois couleurs est égale pour le drapeau mais inégale pour le pavillon : dans l’ordre croissant on trouve le bleu, le blanc, puis le rouge. Question d’optique, lorsque le pavillon flotte au vent, les trois couleurs semblent occuper une surface identique bien que la réalité soit tout autre.

DE CARIBE EN SCYLLA

Des salaires en retard, une situation économique tendue, le manque d’huile pour assouplir la laine, l’activité des estaminiers manceaux cessa en 1796. Le coton remplaça rapidement la laine, permettant au secteur textile de renouer avec le succès.

POURQUOI JE L’AIME 

Sans doute parce que mon châle préféré est un simple coupon d’étamine de laine. Depuis des années il est un compagnon de voyage, il résiste au temps, jamais froissé, toujours prêt à m’épauler, il se fait tout petit dans mes bagages et sa couleur “rose shocking“, oui celui là même que Schiaparelli rendit célèbre, me donne bonne mine en toutes circonstances. Je l’ai choisi ou devrais-je dire, nous nous sommes mutuellement trouvés, parmi des milliers de rouleaux : il m’est tombé dans les bras ! Du pôle Nord au désert d’Atacama elle m’a été utile. J’attends avec impatience le moment exquis où je glisserai ce châle dans ma valise pour un prochain voyage-textile. Peu d’étoffes marquent le cours de la vie, celle-ci fait partie de ma collection très personnelle.

AVIS AUX AMATEURS DE BELLES MATIERES 

Si ce lainage d’une souplesse merveilleuse, d’un drapé onctueux, d’un poids plume et d’une délicieuse douceur, n’est encore qu’une promesse, j’espère que demain il redeviendra réalité.

Ecrire, c’est un peu tisser : les lettres, en un certain ordre assemblées, forment des mots qui mis bout à bout, deviennent des textes. Les brins de fibres textiles maintenus ensemble par torsion forment des fils qui, en un certain ordre entrelacés, deviennent des tissus…Textile et texte, un tête à tête où toute ressemblance n’est pas fortuite. Il est des civilisations qui transmettent leur culture par l’écriture, d’autres par la parole, d’autres encore, par la parole écrite avec un fil. Entre le tissu et moi, c’est une histoire de famille. Quatre générations et quatre manières différentes de tisser des liens intergénérationnels entre les étoffes et les « textilophiles ». Après ma formation à l’Ecole du Louvre et un passage dans les musées nationaux, j’ai découvert les coulisses des étoffes. Avec délice, je me suis glissée dans des flots de taffetas, avec patience j’ai gravie des montagnes de mousseline, avec curiosité j’ai enjambé des rivières de tweed, pendant plus de 35 ans, au sein de la société De gilles Tissus et toujours avec la même émotion. J’eus l’occasion d’admirer le savoir faire des costumes designers qui habillent, déguisent, costument, travestissent les comédiens, acteurs, danseurs, clowns, chanteurs, pour le plus grand plaisir des spectateurs. J’ai aimé travailler avec les décorateurs d’intérieurs toujours à la recherche du Graal pour leurs clients. Du lange au linceul, le tissu nous accompagne, il partage nos jours et nos nuits. Et pourtant, il reste un inconnu ! Parler chiffon peut parfois sembler futile, mais au-delà des mots, tissu, textile, étoffe, dentelle, feutre, tapisserie ou encore broderie, il est un univers qui gagne à être connu. Ainsi, au fil des ans les étoffes sont devenues des amies que j’ai plaisir à vous présenter chaque mois sur ce blog de manière pédagogique et ludique. Je vous souhaite une belle lecture.

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