L’histoire du Seersucker

À L ORIGINE

De soie, de coton d’or et d’argent c’est le shirsakari, une étoffe somptueuse destinée aux vêtements d’apparats des princes, des rois, des empereurs, des hauts dignitaires de l’empire Moghol qui, du XVI au XIXe siècles, présidèrent aux destinées de l’Inde.

UN AIR DE FAMILLE

Avant de célébrer le seersucker, il serait honnête de ma part de rendre hommage à son ancêtre le cirsakas, étoffe à la surface ondoyante, pareille à la surface de l’eau, immobile, qui soudain frissonne sous l’effet de la brise. Des ressemblances évidentes, tant physiques que sémantiques, signes d’un lointain cousinage entre ces deux tissus

UNE ALLEGORIE AU GOUT DE BONBON

Sirsakari, cirsakas et seersucker, de soie et de coton, tout coton, et même coton et polyester, sont tous des gourmandises textiles. Rien d’étonnant si l’on prend “au pied de la lettre“ la traduction du mot persan shirsakari de shir = lait et sakar = sucre. La surface plate et discrètement lustrée d’une rayure blanche rappelle celle du lait tandis que l’aspect granuleux, cabossé, irrégulier, craquant, d’une rayure en coton peut simuler la structure du sucre. 

Une traduction moins flatteuse circule ça et là.  En hindi, shirushaker signifierait ratatiné, ridé. Cette idée n’est pas fausse visuellement, peut-être même plus proche de la réalité, mais tellement moins attrayante.

LA RECETTE INITIALE

Quels que soient la matière des fibres, la technique de tissage, ce tissu sera toujours caractérisé par l’alternance de bandes plates et de bandes gaufrées. Le tissage des premiers “shir o shakar“, s’articulait autour de deux ingrédients principaux : le coton et la soie, unis par leurs différences ; s’invitaient parfois des fils d’or et d’argent pour un complément de luxe. 

ABONDANCE NE NUIT PAS

Gaufré, créponné, vallonné, reliefé, ondulé, bosselé, froissé, des adjectifs qui semblent avoir été créés pour définir ce tissu jadis royal, aujourd‘hui simplement estival.  

AU BAL DES DEBUTANTES

Ainsi, les portes de l’univers très fermé des étoffes princières voire royales, s’ouvrirent pour le cirsakas. Sa notoriété dépassa les frontières de l’empire Moghol. Au XVIIIe siècle, la compagnie britannique des indes orientales introduisit cette étoffe en Europe. Elle se fraya un chemin royal à travers les cours européennes. Période où l’élégance est de rigueur à la cour de Louis XV, les belles courtisanes se drapent avec délices dans des nuages étincelants de cirsakas. Puis, la mode se démodant, cette étoffe exotique sombra dans l’oubli. La fidélité de la clientèle ne tenant qu’à un fil, celui de la nouveauté était bien plus désirable.

Compagnie des Indes – Estampe de Jan van Ryne, 1754. (Londres, British Library)

HISTOIRE D’EAU

Par quels audacieux tourments les fils furent-ils contraints à modifier leur comportement ? Rien de plus naturel, puisque l’eau peut bouleverser le parcours linéaire des fils de coton, alors qu’elle n’a aucun impact décisif sur le physique des fils de soie, si ce n’est de les mouiller. 

UNE RÉACTION EN CHAINE 

Sur le métier, la chaîne était constituée d’une alternance de groupes de fils en soie et groupes de fils en coton. Cette organisation méticuleuse de la préparation des fils de chaîne était le secret des cirsakas : les réactions différentes des deux fibres en milieu aqueux provoquant un tsunami en surface..

UN SIMPLE CONFLIT DE VOISINNAGE

Plongé dans une cuve d’eau claire, l’aspect du tissu se transforme inévitablement, les fils de coton rétrécissent, un tiraillement entre les fibres végétales et animales s’opère. Les rayures se démarquent par leur apparence. Si la soie sort indemne de ce bain, le coton vexé, se froisse. 

GUERRE ET PAIX

Le but est atteint et l’affrontement soie/coton réglé à l’amiable, pour le bonheur du cirsakas et des amateurs de belles étoffes.

UN PASSE PRESTIGIEUX – UN PRESENT FONCTIONNEL 

Au XIXe, le tissu se transforme. Après une vie de rêve dans les palais des Maharajas, le cirsakas affronte la réalité quotidienne des classes ouvrières. Le coton devient la seule et unique fibre, de cette cotonnade, mais l’aspect ondulé de la surface demeure. L’étoffe a perdu de sa superbe, oublié le fil de soie, mais elle est désormais accessible financièrement au commun des mortels. 

LE CIRSAKAS DEVIENT UN TISSU POPULAIRE

Ce succès auprès des ouvriers et des paysans des provinces du sud de l’Inde est dû à ses formidables atouts. Fonctionnel, il se lave, est solide, convient au climat chaud et humide et est économiquement à la portée d’un plus grand nombre. 

LE CIRSAKAS NOUVEAU EST ARRIVÉ

Ce que le cirsakas ancien à perdu en luxe, le cirsakas nouveau l’a gagné en confort, une qualité qui reste son point fort au XXIe siècle.

LES BÉNÉFICES D’UN UNIVERS EN 3D 

Cette construction est basée sur trois dimensions : longueur, largeur et épaisseur. Une combinaison de plans qui laisse un espace libre entre la peau et le vêtement, permettant à l’air de circuler et à l’humidité corporelle de s’évacuer. Le vêtement ne colle pas à la peau puisque la sueur ne stagne pas. Un tissu naturellement intelligent.

LA RECETTE S ADAPTE AU CHANGEMENT

Puisque la soie n’est plus partie prenante dans la composition de ce tissu, comment le relais a-t-il été passé pour obtenir un effet quasi similaire ?

UNE TENSION SOUS CONTROL

L’effet ondulé est créé par un différentiel de tension. Les séries de fils de coton de diamètres différents sont soumises à des tensions distinctes. De leurs réactions contradictoires, lâches ou  tendues, nait ce qui fait le caractère du seersucker, à savoir l’alternance de zones plates et de zones froissées.  

FROM INDIA TO LONDON

Au XIXe siècle, les colons britanniques en poste en Inde découvrent le cirsakas version coton et mette à profit tout son potentiel. Bousculant les codes,  leur garde robe est revue et corrigée. De retour en Angleterre,  les sujets de sa gracieuse majestée  eurent  peu d’occasions de se montrer  en public en tenue « d’été indien » 

LES IMPONDERABLES DE LA MODE

Les voyages dans les lieux de villégiature à la mode sont l’occasion pour les anciens colons de se montrer en  hiroshakar. La clientèle européenne est conquise par la nouveauté. Désormais  cette cotonnade sera fabriqué  en Angleterre. Une gamme entre sport et loisirs, est lancé et un nom à consonance plus anglo-saxonne  s’avère indispensable. Dans un premier temps  shiroshakar devient sea sucker, puis vint la version définitive seersucker. 

Si le futur seersucker fut rapporté en Angleterre par les civiles, ce sont  les soldats cantonnés aux Bahamas qui rapporteront dans leur paquetage le bermuda. Même parcours, prisés  pour leur  “nonchalante attitude “.

DES PRODUITS DE SAISON 

Deux articles, deux succès internationaux qui offrent l’image d’une union heureuse : le bermuda en seersucker. Curieuse destinée pour ce duo adapté au climat des pays tropicaux qui débuta son histoire d’amour sous les brumes londoniennes.

FROM ENGLAND TO USA

A la fin du XIXe siècle, l’industrie américaine est en plein essor , mais  les  tenues de travail ne sont pas toujours fonctionnelles. Dans certaines grandes entreprises comme l’Union Pacific railroad, cheminots et mécaniciens, portent des vêtements en seersucker bleu foncé et blanc. Une tenue, conçue pour être portée en été où dans les états du sud. 

A STAR IS BORN

C’est un parcours similaire que suivit le denim, depuis la Bavière jusqu’à la côte Ouest, dans les bagages d’un certain Levi Stauss. Le tissu séduisit les orpailleurs et autres aventuriers venus chercher fortune en Californie. Certains la trouvèrent d’autres pas, mais tous avaient découvert un trésor : le jean. Un souvenir qu’ils rapportèrent dans leur région : ainsi naissent les stars.  

TERRE D’ACCUEUIL

 Le seersucker trouva en Louisiane un climat propice à son épanouissement. Les classes laborieuses, furent les premières à exploiter ces qualités, d’autant que le coton produit localement rendait le produit économiquement très attractif.

TRANSGRESSIONS DES CODES VESTIMENTAIRES EN CASCADE

Après les populations ouvrières, le seersucker continua son chemin, séduisant petit à petit toutes les classes sociales. En 1903, un politicien se rendit à une convocation officielle du Président Roosevelt vêtu d’un costume en seersucker ! A la question pourquoi cette transgression du code vestimentaire il répondit :  “parce qu’il fait chaud !“

J.Haspel, tailleur de  la Nouvelle Orléans, en 1909 utilisa le tissu de la tenue des ouvriers pour fabriquer des costumes de ville aux tons pastels. Le “whash and wear“ avant la lettre faisait partie de l’argumentaire de vente et, pour prouver ses allégations, J. Haspel alla se baigner dans son costume, le fit sécher à l’air libre puis s’en fut dans son costume en seersucker, à une soirée.  La société est toujours en activité.

1920 : Sur les campus des grandes universités nord américaines, les étudiants adoptent les vêtements en  seerseker . Un marqueur social à connotation populaire pour ces jeunes gens bien nés,  histoire de montrer leur hostilité envers le conservatisme de leurs ainés. 

1960 : Le costume en seersucker devient un signe de ralliement pour les adeptes du style “BCBG“. Les costumes designers hollywoodiens emballeront plus d’une star dans cette cotonnade. Je me me souviens de la veste mythique  de Dustin Hoffman dans “Le lauréat “ ?

1970/80 : Le succès du wash and wear, cette fois-ci le veritable 100% fibres synthétiques , ringardise le seersucker qui, heureusement, n’a pas dit son dernier mot. 

1996 : Le sénateur du Mississipi Trent Lott lance l’idée du “seersucker Thursday“ qui, est devenu le  “National Seersucker Day“. Qu’en language  “diplomatique” ces choses là sont dites!  C’est l’acte qui officialise la naissance du seersucker en  Louisiane à Nouvelle Orleans, et non dans  Massachusetts à cap Cod. Jusque dans les années 50, la chaleur étouffante des mois d’été  rendait pénible le travail des sénateurs dans les salles du Capitole à Washington. Les seuls qui  assistaient aux séances dans des conditions de confort supportables portaient des costumes d’été légers, clairs, infroissables, en seersucker, et venaient des états du sud. Dès lors que les batiments furent climatisés, le sujet des costume ne fut d’actualité

Le « seersucker Thursday » invite donc les senateurs et depuis 2004 les sénatrices à se présenter à la séance du deuxième ou troisième jeudi de juin, avec un vêtement en seersurcker en souvenir de  ces représentants du pleuple qui défièrent les codes vestimentaires  en arborant   une tenue  “populaire”

Ce  jeudi marque donc l’union de tous les sénateurs  sous une même bannière celle du seersucker. Une incitation à vivre en harmonie indépendamment de ses idées et des ses origines. Une belle leçon offerte à la populations par ses représentants

2020  : Pour cause de pandémie, cette sceance “costumée” n’a pas eu lieu, ni déjeuner, ni photo de groupe, mais les personnes présentes se virent remettre un masque en seersucker. Sortaient-ils des ateliers de la maison Haspel ? Oui !

DE RAYURES EN CARREAUX DE GENERATION EN GENERATION C’EST UN SANS FAUTE

2021 : Le seersucker a surmonté bien des périls, le plus grand étant celui de la mode. Il revient de loin, mais en grande forme. Incontournable, indétrônable, indémodable et quasiment inusable, un jour oublié le lendemain à la une des journaux de mode et la star sur les poduim. Il est devenu un basique des tenues estivales.

Les produits de notre enfance ne quittent pas vraiment notre mémoire. C’est encore avec nostalgie et plaisir que l’on songe au goût du « mistral gagnant ». Des traditionnelles rayures bleues et blanches type “rail de chemin de fer”, à la classique surface écossaise gentiment bosselée, le seersucker fait partie du vestiaire des baby boomer comme de leurs enfants et petits-enfants. Ce tissu rempli de souvenirs pour les uns, est promis à un bel avenir pour les autres. 

Ecrire, c’est un peu tisser : les lettres, en un certain ordre assemblées, forment des mots qui mis bout à bout, deviennent des textes. Les brins de fibres textiles maintenus ensemble par torsion forment des fils qui, en un certain ordre entrelacés, deviennent des tissus…Textile et texte, un tête à tête où toute ressemblance n’est pas fortuite. Il est des civilisations qui transmettent leur culture par l’écriture, d’autres par la parole, d’autres encore, par la parole écrite avec un fil. Entre le tissu et moi, c’est une histoire de famille. Quatre générations et quatre manières différentes de tisser des liens intergénérationnels entre les étoffes et les « textilophiles ». Après ma formation à l’Ecole du Louvre et un passage dans les musées nationaux, j’ai découvert les coulisses des étoffes. Avec délice, je me suis glissée dans des flots de taffetas, avec patience j’ai gravie des montagnes de mousseline, avec curiosité j’ai enjambé des rivières de tweed, pendant plus de 35 ans, au sein de la société De gilles Tissus et toujours avec la même émotion. J’eus l’occasion d’admirer le savoir faire des costumes designers qui habillent, déguisent, costument, travestissent les comédiens, acteurs, danseurs, clowns, chanteurs, pour le plus grand plaisir des spectateurs. J’ai aimé travailler avec les décorateurs d’intérieurs toujours à la recherche du Graal pour leurs clients. Du lange au linceul, le tissu nous accompagne, il partage nos jours et nos nuits. Et pourtant, il reste un inconnu ! Parler chiffon peut parfois sembler futile, mais au-delà des mots, tissu, textile, étoffe, dentelle, feutre, tapisserie ou encore broderie, il est un univers qui gagne à être connu. Ainsi, au fil des ans les étoffes sont devenues des amies que j’ai plaisir à vous présenter chaque mois sur ce blog de manière pédagogique et ludique. Je vous souhaite une belle lecture.

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