LE CALICOT D’HIER À AUJOURD’HUI

UNE ETYMOLOGIE GEOGRAPHIQUE

Calicot est une déformation de Calicut, de Kâlîkotta, « ville de la déesse Kâlî »,  aujourd’hui rebaptisée Kozhikode. C’est dans ce port de la côte de Malabar, dont le nom actuel est le Kerala au sud ouest de l’Inde, que Vasco de Gama débarqua en 1498, et moi, plus modestement, en 2004 où j’eus le bonheur de découvrir les mille et un trésors textiles de cette région. 

Calicot

EMBARQUEMENT IMMEDIAT

Ne nous y trompons pas ! Le calicot n’était pas tissé sur place. Comme souvent pour les étoffes, c’est le nom de la ville où étaient entreposées les marchandises avant leur « convoyage » vers les acheteurs qui leur fut donné. C’est à partir de Calicut que les produits régionaux, y compris les étoffes, étaient rassemblés avant d’être embarqués dans les soutes des navires des compagnies maritimes occidentales.  

 UN DEBUT A TOUT

« Le calicot est, pour ainsi dire, le point de départ de tous les autres tissus de coton. 

Quoique tissu primitif, il est encore celui dont la consommation soit la plus grande. » Jean Bezon 1862.   

TOUT DANS LE MÊME SAC

En blanc ou écru, teint ou imprimé, léger ou lourd, toiles à sac grossières ou fines mousselines, jadis un seul mot les réunissait : calicot.

TECHNIQUEMENT

Cette toile fabriquée à partir de fibres de coton cardées était commercialisée à différents stades de fabrication. La toile se présente en écrue, partiellement ou totalement blanchie, unie, teinte ou imprimée. Sa texture est fonction de son utilisation finale : fine, souple et lisse, ou à la surface irrégulière, raide et lourde. Les calicots destinés à être vendus juste blanchis étaient rustiques et le tissage serré ; ceux utilisés comme base pour les indiennes destinées aux vêtements étaient souples et lisses afin d’obtenir des motifs nets et des plis élégants. Aujourd’hui, le calicot est une toile de coton  ordinaire, grossière, qui imite la toile de lin en utilisant des fils de différentes grosseurs, avec une très faible contexture. Sa fragilité est souvent contrebalancée par un apprêt excessif qui disparait au lavage. Ce n’est plus le nom qui change mais la contexture, en fonction de sa destination : tissé, serré ou lâche, la qualité est aussi fonction de la charge d’apprêt.

UN CHEMIN SINUEUX

Quel parcours culturellement étonnant pour cette toile de coton originaire du Kerala. L’infinie variété de ses textures, de ses contextures, de ses dimensions, de ses dénominations, de ses succès commerciaux et de ses contrefaçons : autant d’éléments qui contribuèrent à faire du calicot un tissu caméléon. En France, le choix des calicots d’importation était vaste, qu’il s’agissent d’indiennes ou de madapolams, des toiles imprimées  sophistiquées et coûteuses aux toiles plus communes, bon marché et unies. Au gré des modes et des perfectionnements techniques, le calicot se transforma physiquement, diversifiant sa clientèle, ses usages et ses appellations. 

LE CALICOT UN TISSU CAMELEON 

Le calicot est généralement tissé avec un coton dont la couleur naturelle varie : blanc cassé, beige ou gris, avant d’être blanchi puis teint ou imprimé. Mais il se joue de ses concurrents, simulant tour à tour une percale, un nansouk jusqu’à concurrencer la baptiste par une belle et souple finesse. 

La largeur de cotonnade lisse et fine ou granuleuse et grossière, varie d’une ville à l’autre. Tout comme les armures, certains calicots sont des toiles d’autres des sergés. C’est à ces différences que l’on reconnaissait l’origine de ces étoffes.

Calicot

DU VÊTEMENT A L’AMEUBLEMENT

Les calicots imprimés ou indiennes étaient destinés à la fabrication de vêtements, robes, robes d’intérieur et à l’ameublement, réservés aux classes sociales élevées aux Indes comme en Europe (le chintz étant un calicot glacé avec de grands motifs floraux) : couvertures de lit, tentures.

Les calicots, ni blanchis ni colorés, étaient appelés « durs » et leur couleur variait entre le gris et le beige en fonction de l’origine du coton. Utilisé pour vêtir au quotidien les populations défavorisées ou comme doublure en ameublement, le calicot blanchi peut avoir différentes nuances de blanc, du blanc neige au bleuâtre, et trouve des débouchés commerciaux auprès des  fabricants de linge de lit.

C’est également un tissu idéal pour les housses de protection : « Madame Homais l’avait appelé pour prendre les enfants qui s’endormaient dans les fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de calicot, trop larges. »

Madame Bovary G. Flaubert.

L ‘OR, LES EPICES, LE CALICOT

Au XVIIe siècle, les échanges commerciaux se développèrent entre les Indes et l’Europe grâce aux compagnies maritimes occidentales qui faisaient commerce de produits de grande valeur aux yeux des européens et les calicots imprimés faisaient partie de la liste.

DE CHARYBDE… 

Au XIe siècle peint, teint, imprimé au bloc ou par réserve, le calicot fit la renommée d’une caste de tisserands indiens : les Caliyans, installés dans la région d’Ahmenabad. Des lambeaux de calicots imprimés au bloc datant du XIe siècle furent découvert lors de fouilles récentes à Fostat dans les faubourgs du Caire.

– Au XVIIe siècle, cette toile imprimée, baptisée « indienne » en France, fut appréciée par les élégantes des XVII et XVIIIe siècle pour sa nouveauté et la qualité technique des impressions, des couleurs solides et vives qui ne passaient pas au soleil et qui ne déteignaient pas au lavage comme les indiennes. 

– Au XVIIIe siècle, en France, le succès des toiles imprimées indiennes provoqua la colère des soyeux lyonnais qui voyaient le commerce de leur soie contrarié par cette concurrence nouvelle. Colbert dut se résoudre à promulguer des lois interdisant l’importation, le commerce et le port des toiles de coton unies et imprimées dans le royaume. Nombre d’indienneurs s’installèrent dans les villes franches et les pays voisins, au demeurant fort accueillants, dont Mulhouse, la Suisse et l’Allemagne. Ils contournèrent cette prohibition assez subtilement. Le même problème se posa pour les lainiers britanniques et fut solutionné de la même manière avec le Calico Act qui, en 1721, interdit la vente de la plupart des textiles en coton afin de préserver et d’encourager les manufactures de laine et de soie de ce royaume. Les conséquences furent toutefois différentes, les artisans anglais réussissant à contourner la loi et à perfectionner les techniques d’impression sur coton. Les restrictions étaient plus légères qu’en France et dans d’une durée plus courte. Après 1774 et jusqu’aux années 1820, les importations indiennes ont continué à faire face à des droits de douane élevés. Les indiens, d’exportateurs de produits finis, devinrent des exportateurs de matières premières avec les toiles en coton écru. La perte économique fut fatale pour l’artisanat indien, qui prit du retard par rapport au même secteur européen. 

…EN SCYLLA

Au début du XIXe siècle, en France, le calicot était encore un tissu à la mode, une cotonnade imprimée destinée à une clientèle populaire. L’amélioration des techniques production permit leur fabrication en grande en quantité et à bas prix. Dans la langue populaire, calicot devint, dès lors, un terme péjoratif désignant un individu prétentieux voire stupide, une sorte de dandy anglais sans l’élégance vendeur de tissu dans les boutiques de nouveautés « Un ignorant, d’ailleurs, quoique pas bête, mais sans culture, [qui] avait mené la vie vide d’un calicot ou d’un employé de bureau. »  Paul Léautaud .

Les décennies passèrent ainsi que l’engouement du public pour ces lourdes cotonnades fleuries qui ne convenaient plus à une mode qui recherchait la souplesse. D’autres utilisations furent attribuées au calicot comme la fabrication de sous-vêtements ou de vêtements à usage courant pour les classes sociales peu aisées. Les autres employaient du lin, de la batiste ou de la soie.

Au XXe siècle, la profusion des offres textiles a relégué au second plan ce type d’étoffe, comme le prouvent ces différents usages : pour des patronages faute de toile à patron, pour des jupons, pour des banderoles lors des manifestations, pour des enseignes (le calicot imprimés est collé sur un support rigide). Le calicot n’est plus qu’un tissu ordinaire, sans envergure, loin, très loin de ses ancêtres.

AVEC OU SANS T

Longtemps, calicot était un mot générique qui s’appliquait aux cotonnades imprimées ou teintes en provenance des Indes. Si le terme persiste aujourd’hui, son aventure exotique est oubliée au profit d’une existence plus terre à terre. 

En Grande-Bretagne, le mot calico désigne une toile de coton ordinaire blanche, crème ou écru qui sert de support au chintz, comme jadis.

Aux Etats-Unis, le calico toujours sans le T final fut importé à la fin du XVIIIe siècle mais il s’applique à un type d’imprimé à petits motifs floraux répétitifs sur toute la surface d’un tissu dit overall plus qu’à une étoffe.  

Il est curieux de constater que c’est en France que l’on prend le T alors que les anglo-saxons y ont renoncé !

Impression de calicot dans une filature de coton dans les années 1830.
Dessiné par T. Allom. Gravé par J. Carter

DE CALICUT OU D’AHMENABAD ?

Les plus belles qualités de calicot qui servaient de support aux fines et transparentes indiennes furent réalisées à Calicut. Ahmenabad, dans l’état du Gujarat, était connu pour une qualité intermédiaire caractérisée par une texture plus rustique mais plus solide. Le Calico Museum of Textile qui nous avait spécialement ouvert ses portes pour une visite privée, possède une extraordinaire collection de toiles peintes et de blocs d’impression en bois. Je garde de cette visite impromptue un souvenir ému et quelques beaux ouvrages sur les tissus de coton indiens.

LE CALICOT TRICOLORE     

Ce sont les  petits motifs généralement tricolores orange ou rouge, blanc et noir qui sont à l’origine du qualificatif calicot pour le chat calicot et son pelage tricolore. Le crabe calico et sa carapace marquée par des motifs rouges, le homard calico et sa carapace jaune et noire (très rare : un sur dix millions).

En Californie, une ville baptisée Calicot en raison des couleurs des montagnes alentours, naquit à proximité d’une mine d’argent à la fin du XIXe siècle. Désertée depuis l’épuisement de la mine, la ville fantôme est aujourd’hui une attraction touristique au sein du parc régional de Calico Ghost Town.

LE CALICO OU CALICOT HEROS MALGRE LUI 

Une fois n’est pas coutume, le costume mêne le jeu. 

C’est un flibustier qui donna au calico(t) un premier rôle avec Jack Rackham 1682-1720 allias Calico Jack, un pirate qui écuma la mer des caraïbes et se distinguait par son curieux costume taillé dans un métrage de calico très grossier et très coloré ! Cette singularité textile ne fut pas sa seule caractéristique puisqu’il s’entoura des deux plus célèbres femmes pirates : Anne Bonny et Mary Read qui, pour les besoins de leur profession, endossèrent plus souvent un costume masculin que féminin.

Le mot pirate et le véritable nom Rackham font écho au “Trésor de Rackham le rouge“, la bande dessinée de Hergé qui s’inspira sans doute de la vie tourmenté d’un véritable pirate. Le cinéma puisa aussi dans cette histoire avec un certain Jack Sparrow, le pirate des Caraïbes, dont le pavillon : un crâne et deux sabres entrecroisés présente une similitude certaine avec celui de Calico Jack à la différence que, sur celui de Sparrow, le crâne est borgne ! Je me glisse dans ce film avec une certaine fierté puisque c’est chez De Gilles Tissus que l’équipe des costumes du premier Pirate des caraïbes en 2002 à trouvé les boutons de la tunique de Sparrow qui n’était pas en calicot.

LA GUERRE DES CALICOTS EUT LIEU 

Au XIXe siècle, les auteurs de théâtre de boulevard et les caricaturistes trouvèrent de quoi alimenter leur verve parfois cruelle avec les calicots, ces jeunes gens prétentieux copiant les modes étrangères inadaptées dans leur vie professionnelles qui consistait à mesurer et à vendre du tissu. Dans  « La Folie Beaujeon »  une pièce de Scribe et Dupin, un personnage affublés du sobriquet de Calicot se plaît à parader dans les rues parisiennes. Les journaux  répercutèrent la colère de ces jeunes hommes, héros malgré eux, qui se sentaient outragés par la description du personnage central de la pièce, eux qui ne demandaient à la société qu’une simple reconnaissance. Ainsi débuta « la guerre des calicots » aussi abondamment couverte par la presse que « la très célèbre bataille d’Hernani » en 1829 à la Comédie Française où le spectacle était plutôt dans la salle.  Mais son succès fut plus discret.

UNE SECONDE CHANCE

Et si, au lieu de rester sur l’image négative du calicot tel qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire une étoffe ordinaire faible et disgracieuse, associée au caricatural commis de magasin  de nouveautés, d’un coup de baguette magique, tous les amoureux des belles matières retenaient le calicot de ses périodes glorieuses : un tissu audacieux par les couleurs et innovant par la technique qui offrit à la mode un souffle nouveau ?

J’espère que ce sujet aura piqué votre curiosité, vous donnant l’envie de découvrir les autres richesses textiles de l’Inde du sud. Tel était mon souhait en débutant ce post et plus encore en le terminant.

Ecrire, c’est un peu tisser : les lettres, en un certain ordre assemblées, forment des mots qui mis bout à bout, deviennent des textes. Les brins de fibres textiles maintenus ensemble par torsion forment des fils qui, en un certain ordre entrelacés, deviennent des tissus…Textile et texte, un tête à tête où toute ressemblance n’est pas fortuite. Il est des civilisations qui transmettent leur culture par l’écriture, d’autres par la parole, d’autres encore, par la parole écrite avec un fil. Entre le tissu et moi, c’est une histoire de famille. Quatre générations et quatre manières différentes de tisser des liens intergénérationnels entre les étoffes et les « textilophiles ». Après ma formation à l’Ecole du Louvre et un passage dans les musées nationaux, j’ai découvert les coulisses des étoffes. Avec délice, je me suis glissée dans des flots de taffetas, avec patience j’ai gravi des montagnes de mousseline, avec curiosité j’ai enjambé des rivières de tweed, pendant plus de 35 ans, au sein de la société De gilles Tissus et toujours avec la même émotion. J’eus l’occasion d’admirer le savoir-faire des costumiers qui habillent, déguisent, costument, travestissent les comédiens, acteurs, danseurs, clowns, chanteurs, pour le plus grand plaisir des spectateurs. J’ai aimé travailler avec les décorateurs d’intérieurs toujours à la recherche du Graal pour leurs clients. Du lange au linceul, le tissu nous accompagne, il partage nos jours et nos nuits. Et pourtant, il reste un inconnu ! Parler chiffon peut parfois sembler futile, mais au-delà des mots, tissu, textile, étoffe, dentelle, feutre, tapisserie ou encore broderie, il est un univers qui gagne à être connu. Ainsi, au fil des ans les étoffes sont devenues des amies que j’ai plaisir à vous présenter chaque mois sur ce blog de manière pédagogique et ludique. Je vous souhaite une belle lecture.

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