La saga du Harris Tweed®

LES TWEEDS UNE FAMILLE BIEN  ETOFFEE

L’origine géographique du Harris Tweed® est décelable au premier coup d’œil, c’est évidemment l’île de Harris. Plus difficile est de la situer sur une carte. L’île de Harris, comme celle voisine de Lewis, fait partie de l’archipel des Hébrides, au nord ouest de l’Ecosse.

La définition officielle du Harris Tweed est détaillée par la loi « Harris Tweed Act » de 1993 qui stipule qu’il est « vital que l’intégrité, le caractère particulier et la renommée internationale du Harris Tweed soit maintenu. Il est précisé que le Harris Tweed doit être constitué à 100% de laine vierge teinte et filée dans les îles Hébrides et tissée à la main, à la maison par les habitants des îles de Lewis, Harris Uist et Barra ». Difficile de faire mieux en terme de garantie.

Le succès commercial venant, il devint impossible de fournir la demande de cette manière, c’est pourquoi en 1934 les fileurs furent autorisés à utiliser des machines.

Mais avant le Harris Tweed, il y eut le An Clo Mòr, gros tissu en gaélique. Une étoffe traditionnelle, filée et tissée à la main par les habitants des régions du nord de l’Ecosse et de l’Irlande.

Puis vint le tweed ou plutôt les tweeds, étoffes en laine cardée, à l’armure sergé, épaisse, lourde, solide quasi inusable, imperméable, chaude et à l’épreuve des ronces. Dans un premier temps, ce tissu de caractère fut destiné à une certaine population : chasseurs,  pêcheurs, paysans, vivant dans des régions venteuses et humides. Puis, l’offre des tweeds se diversifiant, proposant des tissus plus légers, plus fantaisie, la clientèle s’élargit devenant plus citadine et l’achat se fit non plus par nécessité mais par plaisir.

Le terme technique cardé tire son nom du chardon qui, jadis, était utilisé pour brosser les fibres de laine après la tonte, pour les débarrasser des impuretés. Les fibres courtes sont parallélisées à la carde. Le chardon fut remplacé par un cylindre garni de pointes métalliques, qui tourne à grande vitesse afin de démêler les fibres. La masse de fibre de laine est alors transformée en un voile de carde qui devient ensuite un ruban de carde avant de devenir un fil barbu, ébouriffé, indomptable mais chaleureux, heureux de vivre.

QUESTION DE VOCABULAIRE

L’étymologie de tweed est riche en hypothèses. Sont en lice :

1 L’abréviation du terme Tweel ou tweeled qui, en écossais, désigne le traditionnel lainage cardé tissé à la main (home spun) avec l’armure sergé (twill) par les habitants de l’archipel et des Highlands pour leur consommation propre. Tweel est la prononciation locale de twill.

En français, le mot twill désigne une étoffe en soie ou toute autre fibre continue (polyamide ou polyester) caractérisée par une succession de côtes et de sillons obliques visibles sur les deux faces de l’étoffe (foulards, cravates). Le terme sergé est employé pour les tissus présentant le même aspect mais tissé avec des fibres courtes comme le coton ou la laine (jean).

2 L’altération par l’anglais du mot écossais Tweel ou tweeled. De tweel à tweed il n’y a qu’une lettre et cette substitution aurait eu lieu, dit-on, vers 1830, justement à cause d’une lettre postale cette fois. Le commis d’un drapier londonien serait celui par qui tout arriva. Le fabricant écossais, avec qui le drapier était en affaires, envoya un courrier où il était question d’un certain tissu le tweel. Mais l’employé ayant mal déchiffré le mot, ne connaissant pas non plus le tissu en question, pensa qu’il s’agissait de tweed, synonyme de la rivière. C’est ainsi que la première commande de tweed fut passée. L’histoire ne dit pas si elle fut honorée mais l’erreur ne fut jamais corrigée et le tweed éclipsa le tweel à jamais.

 3 L’origine géographique. Tweed aurait comme origine la vallée de la Tweed où coule la rivière Tweed qui sépare l’Angleterre de l’Ecosse. A en croire les écossais, c’est dans cette région que les premiers lainages en laine cardée auraient été tissés. Le lien entre le tissu et la rivière est mince, mais cette homonymie à largement facilité les messages publicitaires vantant les mérites de l’étoffe. Que l’on retienne l’une ou l’autre hypothèse, tweed est devenu le nom générique des étoffes en laine cardée, utilisant des fils diversement colorés, tissée avec une armure sergée ou plus rarement toile indépendante du lieu de fabrication.

UN TISSU ELEVE AU RANG DE PATRIMOINE CULTUREL

La réussite commerciale de ce produit est basée sur la transmission du savoir-faire et le respect des traditions, ces deux points étant garantis par un label de qualité, le Orb Mark. C’est aussi probablement le seul tissu qui soit protégé par une loi.

L’extraordinaire histoire du tweed de Harris débute en 1840 avec l’établissement sur l’île du comte de Dunmore et de sa famille. Propriétaire de l’île de Harris, il devint le laird ou seigneur d’un territoire à vrai dire peu enchanteur : isolé du continent, mal pourvu en ressources naturelles, battu par les vents, fouetté par les pluies abondantes et par conséquent d’une rentabilité financière très faible. Il pensa pouvoir tirer quelques bénéfices du cheptel de ces îles, et ainsi procurer du travail à ses habitants nécessiteux. Ceux qui n’étaient pas des crofters, c’est à dire pêcheurs ou paysans qui possédaient un lopin de terre (croft) cultivable, n’avaient aucun moyen de subvenir aux besoins de leur famille. Nombreux furent les insulaires qui s’expatrièrent vers une terre plus hospitalière comme les USA, la Nouvelle Zélande ou encore l’Australie. On notera que plus tard ce sont ceux qui, éloignés de leur patrie natale, seront les premiers à offrir des opportunités commerciales aux fabricants de tweeds notamment à celui de Harris. Ce sera une bouffée d’air pour l’économie locale et le développement du commerce à l’exportation.   

Le laird encouragea la population à utiliser la laine des toisons denses et gonflantes des moutons blackface et à tisser des étoffes traditionnelles en quantité suffisante pour dépasser l’utilisation familiale et faire commerce de leur production. Le traditionnel An clo mor était trop rustique pour pouvoir être commercialisé. La rigidité de l’étoffe était un problème même pour les tisserands, si bien que les femmes passaient des heures à froisser les étoffes tombées du métier afin de les assouplir. On peut rapprocher ce problème de celui rencontré par les inuits. Les femmes avaient pour tâche de mâcher des heures durant les peaux de phoques pour les assouplir avant de pouvoir  les transformer en vêtements ou accessoires (bottes gants ou anoraks).

Le laird dû se rendre à l’évidence, cet essai était loin d’être concluant. La population ne produisait filait et tissait que le métrage nécessaire à sa propre consommation. La difficulté résidait dans le changement de mentalité, ce qui signifiait l’abandon de la tradition ancestrale très forte.

En 1846, Lady Catherine Herbert, veuve de Lord Dunmore, décida de former des jeunes filles de Harris aux nouvelles techniques de tissage. Puisque la mode des motifs clan (écossais) étaient en vogue au delà des frontières de l’Ecosse, une opportunité s’offrait qu’il fallait saisir pour promouvoir les tissus de Harris hors de la région, créer la demande auprès de populations aux pouvoirs économiques plus important. Elle bouscula les habitudes des artisans teinturiers les incitant à utiliser toutes les ressources naturelles des îles, en demandant aux tisserands de diversifier les motifs obtenus par tissage.  Ainsi, les lainages de l’île Harris se différencièrent des autres productions en apportant une note colorée avec l’introduction dans le tissage des fils de couleurs provenant des colorants fournis d’origine végétale par la nature sauvage environnante : les gris et les verts des lichens, les bruns et les ocres offerts par les plantes, les bleus des iris, les violets des baies de sureau et le jus des myrtilles, les orangers tirés du pistil des crocus… Une gamme qui est en adéquation avec la nature environnante des bruns, couleur de la terre, des verts couleur de la lande et des sous bois, une idée peut être trop en avance sur son époque. Aujourd’hui les plus bobos d’entre nous se précipiteraient pour posséder un métrage de ce produit « bio » !

Le personnel des demeures de la famille Dunmore fut vêtu de tenues en tweed de Harris, avec le motif du clan de Lady Herbert, le tartan Murray. Mais l’action de cette femme ne s’arrêta pas aux frontières de ses possessions, elle demanda à son entourage, à ses amis de Londres et de Glasgow, d’adopter des tenues de chasse ou de campagne taillées dans les étoffes produites sur l’île. Si le but de lady Dunmore était de doper l’économie locale, il fut atteint.

En 1850 la réputation des vestes en laine cardé tissée et teinte sur l’île de Harris dépassa largement les frontières de l’île. Les bourgeois écossais d’origine installés dans les grandes villes du continent firent entrer dans leur garde-robe des articles et des accessoires en tweed de Harris mais aussi d’ailleurs.

La panoplie tout tweed du parfait gentlemen- farmer ou « riche exploitant agricole » tout à la fois confortable et élégante, solide et innovante, va séduire la noblesse et ouvrir ainsi de vastes débouchés pour les artisans de Harris mais il faudra encore des années d’efforts avant que la consécration arrive pour ce produit d’exception et pour sauver économiquement Lewis et Harris ; mais le chemin était entrouvert.

Au début de l’aventure, le Tweed de Harris n’avait que peu de concurrents, mais petit à petit d’autres tissus aussi solides, aussi rustiques ont fait leur apparition, empiétant sur le marché des artisans de Harris. Ils étaient tous différents, chacun avait une qualité, une particularité. C’est par régions interposées que cette concurrence s’est créée, chacune vantant les mérites de sa laine et du savoir-faire de ses artisans.

Les tisserands écossais lancèrent le Cheviot, étoffe tissée avec des laines provenant des moutons Cheviot, un tweed tissage chevron, avec des fils  gris, beiges, blancs, les couleurs naturelles de la toison des moutons locaux. Les Irlandais proposaient le Donegal, un Tweed coloré aux fils boutonnés. On pourrait encore ajouter à cette liste des dizaines de tweeds dont la production continue encore aujourd’hui.

C’est pour se protéger d’éventuelles malfaçons, des imitations, des mauvaises contrefaçons ou peut être pour se démarquer des produits concurrents, que les fabricants de Harris Tweed décidèrent de créer une marque, une idée suivie par de nombreuses entreprises quelques décennies plus tard.

Les problèmes liés à la qualité étaient parfois internes à l’ile. Lorsque certains tisserands de Harris s’écartaient du droit chemin pour faire baisser le prix de revient de leur production,  ils rendaient des tissus de qualité moindre, ou avec un tissage trop lâche pour économiser du fil, ou tissés avec des laines une mauvaise qualité mais meilleure marché. Ces « moutons noirs » étaient alors écartés et n’étaient plus en mesure de travailler pour l’association.

Les copies de Harris Tweed qui arrivaient sur le marché international étaient souvent des étoffes de bonne qualité mais avaient le tort de ne provenir ni d’Angleterre ni d’Ecosse, de ne pas respecter les règles essentielles, à savoir une composition 100% pure laine vierge et tissage manuel à domicile. Dans ce cas, il s’agissait de « tissus tweedés », c’est-à-dire « à la façon de » mais ne pouvant se prévaloir en aucun cas du nom de Harris tweed désormais devenu une maque.

Le dépôt de la marque Orb mark eut lieu en 1908 mais ce n’est qu’en 1914 que le tweed de Harris devint le Harris Tweed®.

Le logo de la marque, l’orbe (globus crucigère), sphère surmontée d’une croix de Malte, n’est autre que l’armoirie des Dunmore. Belle revanche ! C’est aussi la plus ancienne marque déposée au monde. Le ® qui suit le mot tweed indique que le produit cité est une marque déposée : registraded trade mark. Le logo apposé sur l’envers de l’étoffe tous les 2m74 équivalent de 3 yards à valeur de label de qualité.

Dans l’histoire des textiles, on peut noter que certains sont des marques bien que peu connues du grand public comme le Rilsan®, alors que le nylon n’a jamais été déposé comme une marque.

En 1917, Lord Leverhulme, propriétaire d’une fabrique de savon et futur fondateur d’Unilever, continua l’aventure textile initiée par les Dunmore en faisant du tissu de Harris l’article phare qui fit raisonner le nom de l’île de Harris dans le monde entier. Il modernisa les unités de production, créa une véritable industrie textile avec des métiers à tisser plus performants, permettant un travail plus rapide.

Les premières navettes utilisées sur les métiers à bras fabriquées à partir d’un os de mouton (une véritable antiquité) était lancée entre les fils de chaîne avec un fil de trame d’une main à partir d’une lisière et récupérée de l’autre main à l’autre lisière puis relancée de l’autre côté et ainsi de suite. Le tissage ne pouvait excéder la largeur de 0 m75 la longueur des bras n’étant pas extensible. Cette technique de tissage fut progressivement abandonnée au profit de métiers à tisser plus large et de la navette volante, pourtant inventée par un anglais John Kay en 1733. Le chemin depuis Bury jusqu’à l’archipel fut long ! Le tisserand actionne un mécanisme qui lance à intervalles réguliers la navette entrainant le fil de trame d’une lisière à l’autre et revenant seule à son point de départ. Cette innovation transforma la production, permettant un tissage en grande largeur de 1m50 au lieu du traditionnel 0,75m.

Cette nouveauté permet de fabriquer des vêtements avec moins de coutures, elle simplifie également l’utilisation du tweed dans l’ameublement. C’est un élément qui va booster les ventes, annulant le handicap de la petite largeur et réduisant le prix de vente. On note à cette époque l’introduction de nouvelles couleurs mais l’essentiel des réformes de cet entrepreneur réside dans la création d’une unité de production, pas tout à fait encore une usine : le travail était répartit entre l’artisan et les ateliers de l’entreprise installée sur l’île. L’ère industrielle fait la révolution et si le monde est séduit par les tweeds industriels, le Harris Tweed n’a pas dit son dernier mot.

Lord Leverhulme lança la machine, le Harris Tweed ® était en mesure de survivre. Entre les disettes succédant aux années de guerre, les difficultés économiques accompagnées de récessions, il y eut des années où les ventes s’affolèrent, mais jamais la production ne stoppa. Des actions gouvernementales, notamment en 1993 avec le célèbre  «Harris Tweed Act »  et plus récemment l’Union Européenne vinrent en aide aux artisans détenteurs de ce magnifique savoir faire. Ainsi, tant bien que mal, les ventes de Harris Tweed® continuent leur chemin. Parfois, un événement peut remettre le tissu sous les projecteurs et améliorer les ventes.

En 1991 ; les ventes s’envolèrent lorsque l’Eglise écossaise projeta d’utiliser ce tissu pour fabriquer les aubes pour le haut clergé.

En 1995, John Galliano, chez Dior, fit du Harris Tweed le héros de sa collection. Des personnalités du monde du spectacle comme Sean Connery firent, sciemment ou non, la promotion du Harris Tweed.

Mais la véritable clientèle, le socle solide qui permet aux trois entreprises de l’île de survivre, se tient loin des projecteurs, elle est inconditionnelle, « accro » à ce lainage si attachant, une force de la nature copie conforme de la ténacité des habitants des Hébrides habitués aux tempêtes. La question qui se posait toujours était le prix élevé, le prix à payer pour un produit de luxe, une fabrication ¾ artisanale ¼ industrielle. La question n’est toujours pas résolue, mais le Harris Tweed est toujours ce tissu qui entraine dans son sillon les hommes et les femmes qui cherchent à la fois le confort et l’élégance. Les natifs des Hébrides, établis loin de leur terre natale, auront toujours une pensée pour cette étoffe, trésor national, qui par sa présence dans leur dressing, leur rappelle l’odeur de la terre, du feu de tourbe, du vent qui claque et des couleurs de la lande.

DE LA TOISON DES MOUTONS AU PRODUIT FINI D’HIER A AUJOURD’HUI

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le travail était réparti dans la population. La matière première importée pour la majorité d’Ecosse était distribuée en vrac aux « crofters ». Traditionnellement, la laine des moutons locaux Blackface était mélangée avec celle des laines provenant des moutons cheviot et des Cross Bred. Lorsque la demande dépassa un certain stade, la production locale de laine se révéla insuffisante pour satisfaire les commandes et il fallut se résoudre à importer la matière première.

Photographie des moutons locaux Blackface - Lewis Mackenzie
Photographie des moutons locaux Blackface – Lewis Mackenzie

Les opérations nombreuses et spécifiques suivaient un ordre immuable :

– La laine était triée-lavée dans les ruisseaux dont l’eau avait une qualité particulière qui donnait à la laine un caractère unique, peut-être à cause de résidus de tourbe qui y circulaient. – cardée – filée à la main.

– La teinture était réalisée à l’extérieur des habitations, dans un bain bouillant dans lequel était dissouts les produits tinctoriaux fabriqués artisanalement à base de décoctions de bruyère, de feuilles, de baies, de racines. Le temps de séchage était imprévisible, très dépendant des caprices météorologiques. La laine teinte ou brute est exposée au soleil quand il y en. On peut aussi compter sur le vent très actif pour terminer le travail.  

– La préparation du tissage : les fils de chaîne sont installés sur le métier, des fils doubles contrairement aux tissages classiques.

-Le tissage était jadis effectué sur un métier manuel étroit, le beart bheag en gaélique, installé dans une pièce ou la pièce unique de la maison.

Le Harris Tweed a une spécificité qui réside avant tout dans la manière dont ces différentes opérations sont réalisées. Il est chargé d’une émotion que l’on ressent en le touchant : toute la rugosité d’une région ; en le portant on est enveloppé dans un cocon protecteur. La manière dont les fils s’entrecroisent parfois maladroitement, les irrégularités des teintures naturelles si charmantes, dénotent la présence humaine dans la fabrication.

C’est un petit bijou qui résiste fièrement face à la concurrence des tissus fabriqués industriellement. Un remake du face à face David contre Goliath ?

LE RENOUVEAU DANS LA CONTINUITE

Aujourd’hui la production de ce tissu s’est adaptée à la demande et aux techniques modernes, tout en conservant cette connotation « artisanale » inséparable de son succès  

Il reste un nombre infime d’artisans capables de traiter la laine brute de la filer, de tisser, et de teindre. C’est pourquoi, il a fallu repenser l’organisation du travail sans trahir la loi de 1993. Les étapes de la fabrication sont désormais revues, mises aux normes conformément aux lois européennes et parfaitement ordonnées.

Terminée l’image d’Epinal du pauvre artisan qui va dès l’aube récolter dans la lande les feuilles et les baies pour fabriquer la teinture et qui, en rentrant, récupère le fil que, pendant son absence, sa femme à filé puis, qui s’installe devant son métier à tisser placé dans l’unique pièce de la maison devant une cheminée où brûle une bûche de tourbe et, durant des heures, d’un geste régulier, lance l’os de mouton qui lui sert de navette pour tisser quelques mètres de ce lourd lainage pour quelques shillings seulement. Une vision de l’univers bien sombre des tisserands du XIXe siècle, peut être même du début du XXe mise en avant par les publicitaires, une histoire racontée aux touristes en mal d’émotion.

Trois usines installées sur l’île reçoivent la laine sous forme de balles. Le triage, le cardage, le filage se font sur place. Le fil est livré au domicile des différents tisserands dont certains sont indépendants. Une fois le tissage terminé, le tissu est renvoyé dans l’une des usines pour les dernières finitions avant la mise sur le marché. L’ultime étape du processus de fabrication est l’inspection. Si le produit répond à tous les critères, le label est octroyé et l’orbe est apposé tous les 2 m74, mesure qui correspond à 3 yards sur toute la longueur de la pièce. Lorsqu’un vêtement est taillé dans un métrage de ce tissu, le logo n’étant plus visible, une étiquette cousue dans une poche intérieure avec le logo tissé en rouge et blanc, preuve d’authenticité.

LOIS ET ASSOCIATIONS SE SONT ERIGEES EN GARDIENNES DU TRESOR

Afin d’assurer aux clients une régularité dans la qualité du tissu et de perpétuer l’authenticité du travail des artisans, les grands moyens furent déployés : des lois, des associations, une marque, un logo.    

En 1890 « La scotish home industry association » est mise en place, agence gouvernementale chargée du développement de l’artisanat local. Elle fournit une aide aux artisans qui peuvent acheter la matière première et le matériel à des tarifs très préférentiels.

En1906, les tisserands de Harris déposent une marque de fabrique, la Orb mark, dans le but de garantir la provenance du tweed filé, tissé et teint manuellement sur l’île. Il s’agit d’un label de qualité.

En 1909-1993 vote de la Harris Tweed Association chargée de promouvoir et de certifier la qualité du tweed de Harris

En 1914, après de multiples recours auprès des autorités, le tweed fabriqué sur l’île de Harris devint le Harris Tweed® marque déposée.

En 1934, afin de préserver la qualité du Harris Tweed®, le logo ne pourra être apposé sur les étoffes que si la laine est certifiée venir de l’Archipel des Hébrides ou d’Ecosse.

La même année, il est stipulé que le Harris Tweed® doit compter un certain nombre de fil au centimètre carré, nombre fixé en fonction du motif.

1993 le parlement vote la  Harris Tweed Act remplaçant la Harris Tweed Association de 1909. Cette loi assure que tous les tissus certifiés par le symbole de la marque remplissent tous les critères énoncés.  La sauvegarde du nom, de la qualité et de la réputation du Harris Tweed sont ainsi sauvegardées.

UNE ETOFFE RUDE QUI SE FAIT «  DOUDOU »

D’aucuns trouvent ce tissu râpeux, voir raide… parce qu’ils ne savent pas, ils ne comprennent pas que ce tissu est vivant, parce qu’ils ne le connaissent pas. Il vit et vieillit avec son propriétaire. Après quelques saisons passées l’un avec l’autre, ils ne font plus qu’un. C’est en pleine conscience que l’on porte cette pièce vestimentaire et lorsque l’usure est trop importante, pas question de se séparer de sa veste, les rides sont colmatées, les coudes  protégés avec des pièces de cuir ou de tissu et pour finir, un tour au pressing choisi avec précaution. Un vêtement ou un accessoire en tweed, tout comme des chaussures de cuir ou un sac à main cousu mains, ça ne se jette pas, ça se répare, ça se fait ressemeler, ça doit prendre la patine afin d’avoir « le chic » qui convient. Un beau tweed n’est pas un tweed neuf. Il semble que nous sommes ici dans la slow fashion, un style de consommation très en vogue. Je m’en réjouis, c’est un bon point pour les produits de qualité. Le tweed est né dans un climat rude, et si vous ne vivez pas dans la lande écossaise, peu importe, l’air de la campagne vous suivra en pleine ville si vous adoptez ce tissu authentique, sans artifice, nature.

Le Harris Tweed est un must dans le dressing masculin. La tradition de la mode venue de Grande-Bretagne proclame cette étoffe comme une des meilleures pour les vestes sports pour hommes. Casquettes, chapeaux, gilets, font partie de la garde robe masculine outre Manche. Ailleurs dans le monde, une pièce majeure veste ou pardessus ¾ et souvent un accessoire chapeau, casquette ou gilet, ont leur place dans la garde robe masculine.

Le vestiaire féminin n’est pas en reste, les femmes ont adopté ce tweed sans pour autant le crier sur les toits : tailleurs décontractés ou vêtements de ville, pantalons à condition d’être doublés : chauds, confortables, fonctionnels sont des adjectifs qui qualifient parfaitement le Harris Tweed®.

En ameublement, le Harris Tweed®, compte tenu de ses qualités, convient pour recouvrir  sièges, fauteuils, canapés si l’on recherche une ambiance clean, à tendance masculine. La petite largeur pouvait poser un problème technique pour son utilisation dans le domaine de l’ameublement et obligeait à réaliser un grand nombre de coutures mais aujourd’hui, cet inconvénient est oublié puisque cette étoffe est aussi proposée en grande largeur.

MA CONTRIBUTION, MON RESPECT

Aujourd’hui force est de constater que le « Harris Tweed Act », bien qu’il ne soit plus respecté au mot près, contribue à garantir la qualité du produit. Je dois reconnaître, en tant que fervente adepte du Harris Tweed®, qui a très longtemps vendu cet article, que les associations font un excellent travail et que les tisserands sont de formidables artisans car jamais je n’ai perçu le moindre défaut dans les pièces qui m’étaient livrées. Si je peux vous donner un conseil : allez-y, tentez l’expérience, car s’en est une, en plus d’une formidable immersion dans le monde réel du textile.

Ecrire c’est un peu tisser, les lettres forment des mots qui mis bout à bout forment un texte. L’écriture, c’est une certaine manière de tisser des liens avec le lecteur. Ecrire et tisser, une histoire commune comme le tissu et moi sont une histoire de famille. Quatre générations et quatre manières différentes de tisser des liens intergénérationnels entre les étoffes et les textilophiles. Après ma formation à l’Ecole du Louvre, c’est avec passion que j’ai découvert les coulisses des étoffes, c’est avec délice que je me suis glissée dans des flots de taffetas, c’est avec une exquise émotion que j’ai gravie des montagnes de drap de laine, c’est avec curiosité que j’ai enjambé des rivières de mousselines. J’ai aussi fait de beaux rêves dans des métrages d’organza et, avec émerveillement durant plus de 35 ans, au sein de la société De gilles Tissus, j’ai pu admirer l’extraordinaire travail des créateurs et créatrices de costumes qui habillent, costument, travestissent, comédiens, acteurs, danseurs, chanteurs, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Les lettres en un certain ordre assemblées forment des mots ; les fils en certain ordre entrelacés deviennent des tissus… Textile et texte, toute ressemblance ne serait pas fortuite. Il est des civilisations qui transmettent leur culture par l’écriture, d’autres par la parole ; d’autres enfin, par une parole écrite avec un fil. Le tissu devient alors une écriture et couper le fil peut être un acte barbare. Couper le fil c’est couper le cours de la vie. C’est toute la différence entre les vêtements drapés comme les ponchos ou les saris et les vêtements coupés cousus comme les manteaux ou les pantalons. Bien sûr, tout le monde est capable de mettre une image sur le terme tissu, sans doute parce que du lange au linceul, il nous accompagne chaque jour et chaque nuit de notre vie. Et pourtant ! l’univers textile est bien plus complexe qu’on ne l’imagine. Parler chiffon peut parfois sembler futile, mais au delà des mots, tissu, textile, étoffe, dentelle, feutre, tapisserie ou encore broderie, il y a tout un univers qui mérite d’être mis à jour. Ainsi, au fil des ans les étoffes sont devenues mes amies. Découvrir autrement le monde textile, décrypter les secrets des fibres, connaître la petite histoire des grands tissus. Transmission, partage, découverte, voilà le but de ce blog.

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