La Moire, un parcours hors normes 

LES MOIRES : DE LA DIVERSITE NAIT LA RICHESSE

 Si j’emploie le pluriel c’est qu’il existe des moires antiques, musiques, anglaises, françaises, princesses ou encore galoches. Autant de qualificatifs, autant de motifs, autant d’ambiances… Il serait dommage de se priver de cette profusion qui contribue à enrichir le vocabulaire décoratif du monde textile. Mon propos dans ce billet est de vous faire découvrir le destin d’une étoffe, de cerner l’émotion que dégage encore aujourd’hui celle qui a débuté sa carrière il y a fort longtemps, traversé avec bonheur des périodes plus ou moins fastes, résisté vaillamment à tous les courants de modes.

Ce parcours démontre une fois encore que la transmission de la mémoire textile n’a jamais cessé, et l’histoire des étoffes rejoint parfois fois l’Histoire tout court.

IL ETAIT UNE FOIS….

Grace aux récits de quelques fantasques voyageurs qui, à l’instar de Marco Polo, partirent découvrir le monde et ses mystères, on apprend qu’à Al Attàbi ya, quartier des tisserands de Bagdad, on fabriquait déjà au XIVe siècle, une fine étoffe de soie vivement colorée aux dessins ondulants : le tabis ou atabis.

Les ondes qui envahissent discrètement la surface du tabis étaient obtenues par la pression de lourds rouleaux gravés qui, en appuyant inégalement sur l’envers de l’étoffe, en modifiait l’endroit. Ce traitement décoratif formait de multiples facettes aptes à réfléchir les rayons lumineux dans un joyeux désordre.

Il est évident que les étoffes précieuses comme les camelots (tissus de laine obtenu avec le duvet des chèvres angora ou des chameaux) ou les taffetas de soie, furent les premières choisies pour recevoir cet embellissement. N’étaient-elles pas, à juste titre, le vecteur le plus approprié pour porter le luxe à son plus haut niveau ?

ENTRE TABIS ET MOIRE : UNE DROLE DE TRAME  

Entre tabis et moire, il y a l’épaisseur d’un fil de trame ! Le « moirage » du tabis était réalisé sur un fin taffetas et l’effet produit par l’écrasement du faible relief était donc  à peine perceptible, comparé aux dessins qui marquent plus distinctement  la surface des ottomans et autres failles, supports privilégiés pour le moirage en Europe, justement pour le relief plus conséquent de leurs côtes.

MOIRE : UNE ETYMOLOGIE A LA HAUTEUR DE SA FANTAISIE  

Les sources étymologiques de la moire sont imprécises ; ce sont des suppositions dont certaines sont plus plausibles que d’autres.

De « hair » cheveux ou poil en anglais (haar en allemand) et de mo, sorte de chèvre sauvage d’Asie mineure ? Ce constat est peut-être un peu tiré par les cheveux !

Voici pour terminer la théorie la plus consensuelle :

Moire :  vient de moerer,  déformation par l’anglais du mot arabe « moiacar »ou « moacar », lainage  tissé en Asie Mineure avec le duvet des chèvres angora ou les poils de la sous toison des chameaux. Moerer donnera mohair.

DE TABIS A MOIRE :

Les routes commerciales empruntées par les étoffes n’ont jamais été aussi droites et lisses que la surface d’un satin de soie ; ce sont plutôt des chemins de traverse pareils à la surface déformée et chaotique d’une moire, avec ses zones de lumière et ses zones d’ombre. Les techniques évoluent, la production s’adapte aux lois implacables du commerce et, parfois, les routes bifurquent, transformant au cours du voyage l’aspect d’un produit. C’est ainsi que le chemin du tabis, depuis les faubourgs de Bagdad jusqu’à ceux de Londres, ressemble à s’y méprendre aux méandres des lignes ondulantes caractéristiques de ces deux étoffes. Tout change mais rien ne change, il n’y a que des modifications en surface et c’est là tout l’intérêt des moires.

LE MYSTERE DU MOIRAGE

Effets ni tissés, ni brodés, ni peints, ni imprimés, ni permanents ?  

« Originairement, étoffe faite avec le poil d’une espèce de chèvre d’Asie Mineure. Aujourd’hui, apprêt que reçoivent à la calandre ou au cylindre, par écrasement de leur grain, certaines étoffes de soie, de laine, de coton ou de lin, et qui leur communique un éclat changeant, une apparence ondée et chatoyante » Littré 1880. Le moirage est un procédé technique de finition qui ne s’effectue que sur des étoffes à grains ou à côtes plus ou moins saillants comme la faille, le reps ou l’ottoman et certains taffetas. Le résultat est factice, il sera permanent parfois, de passage très souvent. Il faut pour « nourrir » la machine, lui offrir du « grain » à moudre. C’est pour cette raison que plus le relief est significatif, plus lisible sera le motif.

ATTENTION FRAGILE

Le dessin ou filet n’existe que par l’écrasement des fils sans aucun processus chimique, ce qui le fragilise. Exposé à l’eau ou utilisé dans une pièce humide, le motif peut disparaître : le fil se gonfle, reprend plus ou moins son volume initial et sa forme primitive et le motif perd de sa superbe, il n’est plus que l’ombre de lui même sans la lumière. Il y a des fibres qui échappent à cet inconvénient : les tissus mélangés polyester/coton ou soie. Les plis, volontaires ou non, soumis à une forte température, deviennent permanents, idéal pour les plissés et le moirage.      

UNE IDEE LUMINEUSE

Une machine à moirer ou calandre, capable de modifier l’aspect d’un tissu par la pression de cylindres gravés en relief fut mise au point par l’anglais John Bagder dans les années 1740. L’étoffe ainsi embellie, devient un espace aux effets d’optiques jubilatoires : la lisibilité des motifs prédéfinis ou aléatoires est sensiblement accentuée en présence d’une source lumineuse, le relief irrégulier multiplie les surfaces réfléchissantes, juxtaposées et différemment inclinées.

LA CALANDRE MET LA PRESSION

La pression exercée sur le relief des fils de trame chamboule la surface plane d’une étoffe comme l’irruption d’un volcan marque à jamais le relief des terres alentours. Vue à la loupe, la face « active » d’une moire est fascinante, car une partie seulement des côtes est écrasée par le cylindre. Ainsi, les côtes et les sillons parfois se mélangent, se croisent, se confondent. C’est une monde imaginaire fait de passages, de rivières, de ponts, de plaines et de montagnes, le tout animé par des colonies de lutins qui n’ont de cesse que de modifier son aspect.

LA MACHINE A MOIRER : UN MASTODONTE DIFFICILE A DOMPTER

La calandre est une machine munie de cylindres qui lustrent, lissent, moirent, les étoffes. La calandre construite par Bagder était composée d’une pierre de 8 mètres de long, sur 80 cm de large et de 4 mètres de haut . Le poids considérable de cet « édifice » induit inévitablement des difficultés de manipulation. Malgré tous ces inconvénients, l’exploitation s’avéra rentable et l’Angleterre devint le principal fournisseur de tissus moirés pour l’Europe.

LA MOIRE : UN REMEDE CONTRE LA MONOTONIE DU QUOTIDIEN

Au XVIIIe siècle, la moire fut adoubée par une clientèle européenne friande de nouveautés. Elle avait des atouts de séduction imparables : une coloration sans équivalent, un langage subliminal rythmé par des motifs « psychédéliques » qui modifient le volume d’une pièce en créant un effet 3 D. Un mur tendu de moire vibre, s’anime au moindre mouvement lumineux, prend des formes différentes. Une vision éparpillée, une pièce transformée en caléidoscope qui habille un univers statique, comment ne pas apprécier le déplacement des ondes qui se propagent entre les plis des robes, entrainant dans leur danse un furtif deuxième mouvement ; une fantaisie inaccoutumée s’invite sur les rubans qui n’en font qu’à leur tête, reléguant un moment les lourdes étoffes brochées et les dentelles arachnéennes.

 Londres, 1743 : la moire a rendez-vous avec le succès et pour longtemps. Cette fois, ce n’est pas l’exotisme qui enchanta les « fashion addict » ; c’est un sentiment plus instinctif, une émotion visuelle, une approche plus sensuelle de l’étoffe. La vue prime sur le toucher, un ordre inhabituel dans le domaine textile.

UN ATOUT FACE A LA CONCURRENCE :  VAUCANSON UN MECANICIEN GENIAL

La vogue des indiennes a fait pencher dangereusement la balance du commerce extérieur. Alors, lorsque la mode de la moire, non seulement prend de l’ampleur dans l’habillement, mais envahit la décoration, les ministres s’affolent. Le souvenir de la prohibition des toiles peintes et des dommages collatéraux qu’elle provoqua, incita le gouvernement à modifier sa politique économique. Vaucanson fut officiellement chargé de fabriquer une calandre à cylindres afin de mettre un terme au monopole des anglais. Mais les résultats furent décevants, les motifs de la moire française étaient étriqués comparés aux dessins plus amples et brillants de la moire anglaise.

QUAND L’ESPIONNAGE DEVIENT UN MOYEN D’UTILITE PUBLIQUE

Plus moyen de louvoyer, il faut aller chercher ce qui existe à Londres par des moyens plus ou moins légaux. Un émissaire est donc envoyé officieusement à Londres afin de percer le secret de l’art et la manière de bien moirer. La mission est une réussite, une calandre traverse le Channel en pièces détachées, des notices de montage sont transportées dans les bagages de ce voyageur indélicat, mais la production ne supporte toujours pas la comparaison avec les originaux. Il manque un détail : ce savoir-faire si précieux, resté à Londres entre les mains de l’ingénieux Bagder.

JOHN BAGDER DEVIENT JEAN BAGDER

En 1753, le gouvernement français emploie les grands moyens, cette fois très licites, pour endiguer la fuite des devises vers la Blanche Albion. Une proposition très attractive financièrement est transmise à John Bagder : logement assuré pour toute sa famille aux frais de la ville de Lyon et conditions fiscales avantageuses. En contrepartie il doit accepter de construire une calandre, de transmettre son savoir-faire en formant des ouvriers. Séduit par le deal, la famille s’établit à Lyon en 1753.

LES AMELIORATONS TECHNIQUES SE POURSUIVENT SIECLE APRES SIECLE.

1843 : Tignat perfectionne la technique du moirage en mettant le tissu sous tension durant toute l’opération.

 1854 : mise en route d’une machine ou des plateaux à pression artificielle irrégulière remplacent les lourdes masses de pierre de la machine Badger et les cylindres de Vaucanson.

Les premières machines à calandrer ne permettaient pas de moirer sur de grandes largeurs et rendait obligatoire le pliage du tissu en deux sur toute sa longueur, lisère contre lisière, face contre face. Une fois déplié, les motifs irréguliers apparaissaient en symétrie par rapport au pli médian rappelant inévitablement le test de Rorscharch.

Les calandres plus modernes permettent de travailler sur des étoffes grande largeur, ce qui supprime le disgracieux pli central et la symétrie.   

Jadis cet apprêt de finition s’appliquait aux seules étoffes luxueuses, aujourd’hui des supports textiles moins précieux sont utilisés.  

Ils ont le mérite d’être plus accessibles financièrement et d’un entretien aisé. Outre ces qualités, il faut ajouter la permanence des motifs si le tissu choisi est composé de fibres chimiques comme l’acétate ou le polyester qui peuvent aussi être mélangées au coton ou à la soie.  La capacité de ces fibres à tenir les plis est dû à leur thermo plasticité, une qualité largement exploitée pour les plissages permanents. L’action conjointe de la pression et de la chaleur fixe définitivement le déplacement du parallélisme des trames d’axe des fils de trame, modification à l’origine de la diversité des motifs « ondés ».

XXIE SIECLE : UN OVNI DANS UN UNIVERS INDUSTRIALISE

Le moirage demeure une activité marginale dans le secteur textile. Les quelques entreprises familiales qui subsistent dans la région lyonnaise ont la lourde mission de transmettre un savoir–faire, de perpétuer la tradition. La sauvegarde de ce patrimoine est un défi relevé par les nouvelles générations qui fabriquent de manière quasi artisanale des étoffes ondées, diaprées, opalines, irisées, changeantes, lustrées, ombrées, chatoyantes, lumineuses, fantaisies, hautes en couleurs…

Aujourd’hui, moire est un terme générique appliqué à toutes les étoffes ayant été soumises à ce type d’apprêt de finition. Cependant, il existe encore de nombreuses variantes de moires et ce, pour le plaisir des plus « texti-gourmets » dont je fais partie. Pour la petite histoire, voici quelques spécificités qui vous permettront de les distinguer :

La moire dite française :  les moyens techniques mis à leur disposition obligeaient les « moireurs » à dosser le tissu, c’est-à-dire à le plier en deux sur la largeur et ceci sur toute la longueur. Ce qui avait pour effet de marquer l’étoffe par un pli central (dit pli marchand) et d’obtenir un motif symétrique sur la largeur. Le motif obtenu sur le tissu est régulier, répétitif, constitué de cercles concentriques. Ces lignes arrondies confèrent à la moire française une certaine douceur et, selon le support textile, un lustre plus ou moins discret.

La moire antique ou anglaise, puisque produite par des machines construites sur le modèle des calandres anglaises :  les motifs réguliers sur toute la surface ont des formes aigues, le lustre est assez prononcé, l’ambiance est dynamique.

 La moire libre : les motifs sont dus au hasard, lignes interrompues, brisées ou ondulations lascives, tout est possible. 

 Une technique qui laisse toute liberté à l’artisan moireur qui fait habilement glisser l’une sur l’autre, deux épaisseurs de tissus qui, tendus face contre face, sont entrainés vers les rouleaux « compresseurs » de la calandre ; ainsi, d’un geste à la fois épris de liberté et fort bien maîtrisé, il organise les vibrations qui déplacent l’alignement des côtes. Sous le poids des cylindres, la ligne droite se courbe, se cabre, s’étourdit, s’arrondit, se cercle. Selon l’inspiration du jour, la force du geste, la direction du déplacement, les effets sont tous différents et imprévisibles d’ou le nom de moire libre. C’est un exercice périlleux d’où naissent des pages d’écritures aussi abstraites que spontanées pour notre plaisir. La belle nouvelle c’est que la moire libre laisse transparaitre une présence humaine qui fait tant défaut dans les productions industrielles.

La moire musique. Les motifs pois, figures ou silhouettes sont obtenus à l’aide de peignes métalliques à dents mobiles mis au point par un moireur lyonnais, Taverrier, en 1865. Les motifs des premières moires musiques manquaient de netteté. Des modifications ont été réalisées afin d’améliorer la netteté du dessin au sein de la fabrique de peignes Pradat. Le nom de moire musique est dû à la similitude entre les dents des peignes et la mécanique des boites à musique

La moire lyonnaise est très particulière, dite « figurée ». Des motifs abstraits ou figuratifs apparaissent lors du moirage  

Et voilà encore une aventure textile passée à la loupe ou plus exactement au compte-fils.  Moires subtiles ou franchement délirantes, jeux de cache- cache entre l’ombre et la lumière, ambiance délicate ou exaltée : de la diversité nait la richesse ! A vous le plaisir de redécouvrir cet article aux multiples facettes. 

Ecrire c’est un peu tisser, les lettres forment des mots qui mis bout à bout forment un texte. L’écriture, c’est une certaine manière de tisser des liens avec le lecteur. Ecrire et tisser, une histoire commune comme le tissu et moi sont une histoire de famille. Quatre générations et quatre manières différentes de tisser des liens intergénérationnels entre les étoffes et les textilophiles. Après ma formation à l’Ecole du Louvre, c’est avec passion que j’ai découvert les coulisses des étoffes, c’est avec délice que je me suis glissée dans des flots de taffetas, c’est avec une exquise émotion que j’ai gravie des montagnes de drap de laine, c’est avec curiosité que j’ai enjambé des rivières de mousselines. J’ai aussi fait de beaux rêves dans des métrages d’organza et, avec émerveillement durant plus de 35 ans, au sein de la société De gilles Tissus, j’ai pu admirer l’extraordinaire travail des créateurs et créatrices de costumes qui habillent, costument, travestissent, comédiens, acteurs, danseurs, chanteurs, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Les lettres en un certain ordre assemblées forment des mots ; les fils en certain ordre entrelacés deviennent des tissus… Textile et texte, toute ressemblance ne serait pas fortuite. Il est des civilisations qui transmettent leur culture par l’écriture, d’autres par la parole ; d’autres enfin, par une parole écrite avec un fil. Le tissu devient alors une écriture et couper le fil peut être un acte barbare. Couper le fil c’est couper le cours de la vie. C’est toute la différence entre les vêtements drapés comme les ponchos ou les saris et les vêtements coupés cousus comme les manteaux ou les pantalons. Bien sûr, tout le monde est capable de mettre une image sur le terme tissu, sans doute parce que du lange au linceul, il nous accompagne chaque jour et chaque nuit de notre vie. Et pourtant ! l’univers textile est bien plus complexe qu’on ne l’imagine. Parler chiffon peut parfois sembler futile, mais au delà des mots, tissu, textile, étoffe, dentelle, feutre, tapisserie ou encore broderie, il y a tout un univers qui mérite d’être mis à jour. Ainsi, au fil des ans les étoffes sont devenues mes amies. Découvrir autrement le monde textile, décrypter les secrets des fibres, connaître la petite histoire des grands tissus. Transmission, partage, découverte, voilà le but de ce blog.

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